schwae

28 août 2014

REMARMOR LECTURES

sylvia desbois lavrille @ 9 h 55 min

Remarmor de Jean-Luc Lavrille

par Jacques Barbaut

sitaudis.com 1/01/2014

Faut-il avoir l’oreille spécialement exercée, plus ou moins bien tournée — question de marteau et d’enclume —, pour entendre aussitôt dans l’intitulé d’une section de Remarmor, soit « TEXTE AVRIL », le nom comme en transparence d’un fameux réalisateur d’animations survitaminées, celluloïds, cartoons ou comics — ils sont cinoques ? les vrilles leur sortent de la tempe ! —, maître ès métamorphoses, élastiques ou caoutchoucs, transmutations, volatilisations et résurrections (surgissent en coup de vent désopilant Bugs Bunny, Daffy Duck & Droopy, Woody Woodpecker, Sam le Pirate, Betty Boop, Speedy Gonzales, Tom et Jerry & tutti quanti — c’est beaucoup trop rapide ?… je le crains) ?

 j’aime ce bond

rebond qu’elles ont

s o s en panne aux plis

les échophonies

l’alibido se multiplie

public acquis public kaki

(p. 32)

 Courses-poursuites, tourbillons — malaxe, concasse, tours cocasses et de passe-passe —, mots-valises à triple fond, à(-très)-peu-près & virages en épingle à cheveux.

 calembourrasques (37)

 Mais savant s’avance, vers : s’y fier.

 est ce trop pied (13)

 Comptines recyclées du frère jacques (ou quand le latin l’atteint), trouble trouble des syllabes.

 phonez les mathèmes

transport de tropes aux frontières

ne lèvre voix qu’au livre

le non dit gère mêlant col aux lippes

si dyslexie

dixit lex sed lexiques

(47)

 Entre Détective et docteur Lagan.

 other mother

langue nanarrationnée

d’coït en coin d’oïl and d’oc

(35)

 Précédé d’un texte de Pierre Drogi qui fait la planche — « tout arrangé comme un piano de Cage » —, Remarmor, de Jean-Luc Lavrille, impose le vertige — puisqu’on prétend que c’est dans l’oreille interne, son labyrinthe, que les organes du sens (ou centre) de l’équilibre sont hébergés  — des sons, celui d’une langue qui ne tient pas en place (Alain Frontier) provoque le tournis, le tournicotis-tournicotas.

 et ça pense racines cariées

et les mots filent

et l’enjambement d’un écho

(17)

 On achève en recommençant : qui vrille, fore & père-fort ?

 prendre alors chemin du car

parchemin du caire

(40)

 ATELIER DE L’AGNEAU EDITEUR 68 p. 14 euros

 

 

 

« Courir au lagan »

Pour Jean-Luc Lavrille

Impressions du dehors, autrement appelées épigraphes

« Des hommes, armés comme des brigands, étaient en embuscade sur les hauteurs qui s’étendent le long de l’embouchure du Nil, qu’on appelle la bouche d’Hercule. Ils s’étaient arrêtés un moment pour fouiller des yeux la mer qui s’étalait au-dessous d’eux. Mais vainement ils scrutaient les flots : ils étaient vides et ne promettaient aucun butin. »

Héliodore, Les Éthiopiques, I, 1, trad. de J. Maillon

« Li nés u Aucassin estoit ala tant par mer waucrant qu’ele ariva au castel de Biaucaire ; et les gens du païs cururent au lagan, si troverent Aucassin, si le reconurent. » / « La nef où était Aucassin alla tant brinquebalant par la mer qu’elle arriva au château de Beaucaire ; et les gens du pays qui couraient à l’épave pour la piller y trouvèrent Aucassin et le reconnurent. »

Aucassin et Nicolette, XXXIV, éd. Dufournet, p.142

« Lagan : épave ; droit qui autorisait le seigneur de tout territoire maritime de se saisir des choses apportées par la mer ou échouées sur les côtes. Ce droit fut aboli par Philippe Auguste en 1191. »

Ibidem, note, p. 188

1. Pianos préparés et violons en bois de rose

Le naufrage du Tétanique : il nous sera donné d’y assister depuis le bord. Pas tout à fait impuissant, intéressé : serait-on naufrageur ? Puis, habitant des plages, de courir au lagan ramasser les violons en bois de rose et autres instruments et bois flottés.

Le vers évoque d’ailleurs une planche, et leur assemblage, une série de planches ajointées, laissant du jour, une vraie coque en (dentelle de) bois d’épaves ; on y voit, par tant d’endroits à la fois – à travers. L’ajointement fournit comme un squelette de navire, plein de clics et de sons étranges. Un espace très probablement propice aux fantômes. Bateau désormais fait pour jouer, plutôt que naviguer. « Ô mon beau navire ! ». Dressé sur la plage.

Les pianos, s’il y en a, s’il y en avait (en quel état, on se demande !) – malgré le varech ou le sable, ou en raison du varech et du sable, et des coques qui s’y sont mises – sont préparés.

Des traces du naufrage, des débris, quelqu’un fait son bien. Bois flottés, certes, mais désormais surtout frottés, forés, triturés, équipés, frappés, peinturlurés, on intervient ! – frottage et triturage réalisés tant par cordes, ciseaux, burins, limes, herminettes, que marteaux, scies, outils dont je vous laisse répertorier les noms possibles : et entre barbes, barbules, sciures, copeaux, éclats tranchés, s’élève, depuis ce butin de naufrage où se mêlent échos phoniques audibles (reconnaissables ?) et structures visuelles démembrées, un Orphéon improvisé.

Le Tétanique, à propos ?! Probablement ce navire, d’après les manuels, équipé pour durer, longtemps réputé insubmersible : l’imperturbable lyrique, « de qualité française ». « Portée récemment disparue », selon certains. « Naguère », « au large », « aurait sombré », affirment des communiqués.

Aurait fait naufrage. Au large d’où ? De quelque péninsule du Kamtchatka dotée d’un kiosque bizarre ? On en recueille les fantômes, passagers ; des échos rendus habitables ; des éléments collectionnés, disposés, qu’on s’appliquera aussitôt, à l’oreille, au doigt ou à l’oeil, au chic, à très soigneusement piéger. C’est tout le travail du jeu de mots de réarmer les vers mouillés afin qu’ils ne fassent pas plus long feu, ni de tout bois, en leur introduisant dans l’oreille ou le corps vermoulu un tournicotis de fibre ou de métal. Poème armé !

Emberlificotons, c’est plus sûr, pour rendre audible en eux – vers, mots, planches – autre chose que ce pour quoi ils étaient faits.

« Travail du vers, travail du ver. » : slogan ?

Et de forer la planche, de la cogner, de la frapper, de la taper, façon Diogène dans le Tiers Livre en bricolo jouissif.

2. Ô saisons ! (d’amour et de poème)

C’est donc tout arrangé comme un piano de Cage. On entend plusieurs sons à la fois dont certains étouffés. Dans la caisse. Penchons-nous.

Autant dire, tout de go, qu’il ne s’agit ni de cut-up, ni d’artefacts. On a visé ici un autre usage, une refonte, une réorganisation, un soigneux méticuleux sabotage selon les appréciations probables de plusieurs, un travail au corps du mot : peut-être, une réappropriation, par une langue devenue dans ce processus une langue aussi « propre » que possible, d’un héritage qui n’est jamais renié.

Il n’est pas question de table rase. Ni de parodie. Ceci n’est pas (forcément) une pipe, et pas post-moderne, en tous cas, pour un sou.

S’il faut risquer une parenthèse sur un état antérieur de notre héros, avant qu’il n’ait été campé, par nos soins, en humide naufrageur… Du feu à l’eau : il utilisait autrefois une autre sorte de fluide. Il jouait alors davantage au pompier pyromane.

Or il n’est plus trop question dans Remarmor d’effet lance-flamme : ça, c’était bon pour l’époque d’Hurraman scriptu (Tarabuste, 2005), jailli tout casqué des profondeurs de langue, quand on travaillait encore à l’électrique, au sec, au galvanique, tout feu tout flamme, traversant les épaisseurs de sens si vite qu’on imposait leur sens aux mots en les liant d’un même élan par le même fil. Galvanisés, les mots : regardant passer l’énergumène qui les animait de tous leurs yeux écarquillés.

On pratiquera ici plutôt les étincelles et le travail toujours méticuleux du fer à souder, quand on ne travaille pas le bois. La pratique s’est un peu posée ou assagie ; ça pose, un bateau naufragé, une langue demi-pourrie à réinventer, en retravaillant le matériau trouvé. Car j’ai quand même l’impression que c’est de cela qu’il s’agit :

À travers tous les dénivelés cocasses, quelqu’un parle ; parle à propos de poème et d’amour, d’amour et de poème. Voilà sans doute le plus étonnant : persiste à parler d’amour et de poème. Sortie presque indemne, un peu sonnée d’un pas du tout mallarméen naufrage, la voix fait la planche !

Quelqu’un prétend donc qu’il est possible et loisible d’écrire encore, peste soit du prétendu naufrage ! – et d’adresser un poème et de le faire passer par dessus l’insignifiance acquise. Non mais, sans blague ! C’en est LE thème : « rondeaux » et « sonnets » en bois flottés, « rondeaux », « sonnets » dont on invoque le souvenir ou l’ombre, continuent d’afficher qu’on peut – à vos planches, mesdames, à vos planches, mesdemoiselles, à vos

planches, messieurs – poursuivre la tâche, récupérer le langage prétendument naufragé – qui sait, peut-être même par sa propre faute originelle, puis contaminé-rongé par la faute des temps ! – pour le rapproprier-raccommoder à son propre usage, amical.

Ainsi soit-il !

 

[note de lecture] Jean-Luc Lavrille, « REMARMOR », par Alain Helissen

 

 

 

« Celle qui ne connut nulle saison », dédicataire du présent ouvrage, est la sœur de Jean-Luc Lavrille, décédée en bas âge. « Ta sœur est chez les anges », lui avait dit sa mère. À partir de ce souvenir, unique réminiscence du gamin de deux ans qu’il était alors, l’auteur a entrepris une « partition du souvenir » fondée sur une réinvention de la mémoire à travers, bien sûr, l’utilisation de la langue. Et c’est la langue, précisément, qui constitue, depuis ses débuts, le chantier poétique de Jean-Luc Lavrille, ponctué de trop rares publications − mais la faute en incombe davantage aux éditeurs qu’à lui-même −. Aussi faut-il savourer sans retenue « Remarmor », « nomad’s langue » dans lequel on retrouve toute la richesse inventive de ce poète emporté dans le tourbillon d’une langue indomptable dont les mots se trouvent happés par un processus de déconstruction-reconstruction usant des sons comme du sens pour le démultiplier, le dérouter, n’hésitant pas à créer des néologismes, à couper court les vers, voire les mots, tant, écrit-il, « la langue parle à la langue ». Pas de maîtres mots ici, ni de mots maîtres de leur destinée : Jean-Luc Lavrille rejoue les Quatre Saisons sans Vivaldi ni orchestre. « Et les mots filent », soulevés ça et là par des « calembourrasques », « langue pendue haut et court », « l’ève ne ment (…) n’est pas chaud quand (…) l’excès taira… ». « Qui de même me suive » : l’invitation est lancée ! À sa petite sœur, qui « n’eut du mot qu’une idée », Jean-Luc Lavrille ouvre grand les portes de la langue. « Les mots sons du sens », c’est peut-être là le sésame de son œuvre poétique, une œuvre qui, non lyrique, fore le matériau linguistique avec ténacité et volupté, refonde la langue sans relâche. À une époque où elle subit un appauvrissement, particulièrement parmi les nouvelles générations, « Remarmor » apparaît comme une fontaine vivifiante, un endroit propice aux « motamorphoses » et, en tout cas, une invitation à venir y plonger sa langue pour lui insuffler de nouveaux rythmes, d’autres articulations, d’autres combinaisons, de nouveaux sens…    [Alain Helissen]    Jean-Luc Lavrille, REMARMOR, Atelier de l’agneau, 68 pages, 14€

 

 

Rédigé par Florence Trocmé le mercredi 18 juin 2014 à 09h53 dans Notes de lecture | Lien permanent

 

Remamor – Jean-Luc Lavrille

 

dimanche 24 août 2014, par Jean-Paul Gavard-Perret//

 

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// ©e-litterature.net

 

 

 

Jean Luc Lavrille, « Remamor », Atelier de l’Agneau éditeur, 2014, 14 €.

 

L’entreprise de Jean-Luc Lavrille a quelque chose de fascinant, comme toutes celles qui fonctionnent à l’obsession. Celle-ci chez lui est au départ douloureuse mais fonctionne pour la renaissance insensée d’une « fée » de deux ans. Des suites de courants blancs chargés d’euphémismes rameutent l’insoutenable, tentent d’en venir à bout en portant le poème vers une nouvelle écriture de soi et du monde. C’est en effet l’univers entier qui est réfléchi et reversé dans l’espace de l’écriture en « distorsion optique du son / lamourfou en colombages / facteur rhébus / ou docteur fomalure ». Ce qui frappe à la lecture du formidable formalisme de Remamor c’est combien s’ouvre paradoxalement un sens « gitanesque » à dimension métaphysique. La combinatoire qu’il met en œuvre parvient à penser le monde à travers une expérience première. La poésie y établit des rapports neufs entre les choses et les catégories de la réalité. Elle aide à raccourcir la distance avec la force de l’enfance.

 

Mêlant le connu et l’inconnu dans sa nomenclature « Remamor » perturbe les dimensions du temps et de l’existence. Le texte assemble passé et présent en associant librement, inlassablement, inépuisablement, les mêmes contraires, les mêmes antagonismes. Il les fait jouer comme chiens de faïence dans un jeu d’appels, en particulier en appuyant sur cette contradiction intérieure au monde qu’est le langage et sa clef qu’est le souvenir. L’écriture, pour Lavrille, n’est pas tant le moyen de parler la douleur, que ce qu’il y a à en voir et à en dire. Nombre de notations jouent sur l’idée que le monde va son cours en s’écrivant, qu’il est à prendre au mot et que le littéral est ce qui apparaît comme vérité du monde une poésie faite de « vers aux épis graminées ballades sans envois / renvois / lais et rondeaux mal tournés et leur / lunité ». Le poète écoute sa souffrance avec des vocables car il sait que ses maux ont un homonyme. Il trouve donc les mots pour les métamorphoser si bien que l’auteur découvre un renversement de sa pensée grâce à l’énergie cosmique du texte.

 

L’écriture devient la planche de salut parce qu’elle offre la chance du paradoxe, qu’elle ouvre la voie de la défaillance des choses et du temps comme si par delà la « fée » gamine le poète lui-même renaissait sur sa propre terre en parlant une langue sinon étrangère du moins étrange à ses compatriotes. Lavrille s’arme de patience en posant son index sur la tempe pour faire gicler une pensée poétique qui n’hésite pas à traquer les raisons secrètes, les causes, non vues jusqu’alors. Ce qui explique l’existence telle qu’elle est devient un « principe d’athéologie » (comme aurait dit Bataille) à des fins de cohérence qu’il suffit de dégager en remarquant que les couples d’opposés rencontrés entre la vie et la mort servent à s’adosser au sens. Et s’il y a de l’inconnu ou de l’intouchable en un tel sens c’est parce que celui-ci est à l’image de notre propre limitation.

 

JPGP

 

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